Me permettrez-vous de parler de la mort, parce qu’à la manière dont elle ravage nos vies il faut bien que quelqu’un lui dise son fait en lui criant son désaccord. Oui désaccord quant à ses méthodes, ses moments. Désaccord parce qu’elle ne donne jamais de rendez-vous. Elle n'est pas ponctuelle la mort. Elle est comme cela. Aléatoire! Désaccord parce qu’elle surgit à tout moment dans un coin de votre existence et puis tout s’écroule. Un arbre tombe et il ne vous reste plus rien. Vous ne ressemblez plus à vous-même et pourtant votre entourage vous assure qu’il faut continuer à vivre. Alors vous vivez comme un zombie... Et c’est ici que le cri de colère s’arrête car les zombies sont des explications scientifiques à la mort et leur attente du coma permanent permet de comprendre pourquoi chacun peut croire la mort suspendue à sa vie, décidée à jouer justement les zombies.
L’actualité est riche. Très riche même. Et les effets de manches des avocats de Abah Abah, les nouvelles des Etats-Unis, les atermoiements de Sarkozy, les coups de gueule des peuples grecque et italien, peuvent laisser croire qu’un sujet sur la mort ne vaut pas la peine tant la mort fait partie du quotidien . Et pourtant si... Parce qu’il y a une semaine mourait une jeune femme médecin qui a beaucoup contribué à la lutte contre le VIH Sida. Elle a mis son énergie, sa petite vie et sa sagesse à dédramatiser cette maladie qui était devenue une sorte de mythe attachée à la dépravation des mœurs. Elle avait réussi avec ses amis de la Swaa, à rendre compte d’une pandémie qui n’était pas la seule conséquence des mœurs débridées dans une société en quête de modèle sexuel et même de plaisir. Elle avait décapsulé, démythifié cette maladie que Hilarion Nguéma désignait comme le mal du siècle mais aussi «la maladie d’un jour, la maladie d’amour». Elle avait mis tout son talent et sa générosité à rendre compte et lever des fonds. Elle, je sais que vous croyez ne pas la connaitre mais elle s’appelait madame Maguy Sanga.
Elle avait fait médecine parce que son père était médecin. Elle avait un petit corps frêle parce que c’était sa constitution. Elle était d’une famille bourgeoise camerounaise qui avait pris soin de donner les canons d’éducation fondamentaux à ses enfants. Elle avait réussi à capitaliser tout cela pour devenir médecin un jour. Et elle le fut. Jusqu’au bout, mais dans la conception nouvelle de la médecine de nos jours. Celle qui met le patient au centre et non pas le malade : une nuance capitale parce que de là découle la manière même d’appréhender la maladie. Ce mois de novembre est certes un mois têtu. Un mois durant lequel l’Assemblée Nationale se livre à des joutes oratoires. Un mois de réajustements politiques. Mois de rattrapage culturel et d’errance. Un mois au cours duquel la culture a titubé sur les rives du Wouri pour qu’il nous livre une énième édition d’un Ngondo qui a du mal à se renouveler.
Un mois où Étienne Mbappè a affleuré avec sa basse les rives du Wouri, tandis que des organisateurs spécialistes en évènement ont du mal à donner corps à leurs rêves. Un mois où les opposants d’hier se précipitent à la porte d’Etoudi, suppliant que les battants s’ouvrent de côté pour recevoir leurs doléances. Un mois où elle est morte, un jour d’automne. Le sourire aux lèvres et l’espoir plein le cœur. Un mois où il faut dire. Adieu, à Maggy Sanga… La vie égrène ses morts et les lamentations de ceux et celles qui restent se gonflent de larmes. Elle est partie. Comme un oiseau fragile qui plie doucement ses ailes. Sa vie à elle, a été recouverte de ce linceul froid que l’on appelle la mort.
Mais la mort au fond qu’est-ce que c’est ? Peut-elle concurrencer la riche vie dynamique et généreuse de celle qui est partie, l’espace d’un cillement ? Peut-elle effacer ces années de vie, passées à lutter aux côtés des plus faibles, à apporter chaleur et humanité dans cette civilisation où la solidarité n’a même plus de place pour s’exprimer ? Oui, la mort a-t-elle le courage d’affronter toute cette vie passée à soigner les corps malade, à apaiser les cœurs blessés ? Ah, elle est audacieuse la mort ! Elle est arrogante. Elle vous arrache de la vie matérielle ! Mais ce qu’elle ne sait pas, ce qu’elle ne peut pas, c’est occulter les passions et entreprises d’une vie que je m’en vais vous conter.
Il était une fois, une jeune fille. Timide, réservée qui voulait faire médecine. Comme son père. Elle voulait soigner, pour soulager. Elle voulait juste consacrer sa vie à donner. Donner pour que vive l’humanité des hommes. C’est ce qui explique son engagement dans les Clubs services comme Le Lions-Club. C’est ce qui explique que pionnière avec la SWAA, elle ose organiser ici et là des débats publics sur cette maladie si difficile à soigner à l’époque qu’est le Sida. Elle participera à la démystification, à la dédramatisation de ce mal, alors considéré comme hideux.
Je me souviens d’elle : un jour à l’Hôtel Sawa. Elle, avec cette froideur élégante qui dénote d’une profonde sensibilité, exposait. Avec ses pairs de la Swaa. Et comme d’habitude, je me fis remarquer en me lançant dans une polémique comme moi seule savais les initier. Elle répondra avec ce sourire qui ne la quittait jamais : «que chacun est libre d’avoir son approche. Elle c’est la sienne». C’est comme cela qu’elle était. Ferme sans animosité. Douce sans mièvrerie. Fière sans arrogance.
La vie s’est retirée en elle, sans jamais abandonner la partie. Elle s’en allée un jour d’autonome de cette année 2011, si riche de promesses, si étonnante d’incertitudes. Elle est partie alors que la lutte pour démocratiser les soins face au VIH, s’est amplifiée. On le lui doit et on doit le dire.
La vie se replie et la mort ferme les yeux de celle qui nous quitte. Les larmes nettoient les douleurs que l’on ne peut s’empêcher d’éprouver. Parce que l’autre est partie... mais non : «Les morts ne sont pas morts. Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s'entend
Entends la voix de l'eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C'est le souffle des ancêtres.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis»