«La candidature plurielle va s’imposer à Bennoo», «Wade est l’arbre qui cache le désastre électoral du Pds»Mame Less Camara, journaliste-analyste politique :Analyste politique et journaliste, Mame Less Camara relève les points d’achoppement des discussions dans Bennoo qui, non seulement peine à trouver son candidat de l’unité, mais se résoudra à beaucoup de candidatures. D’ailleurs, celle de Bamba Dièye du Fsd/Bj commence à fissurer la coalition. Pour M. Camara, le cas de figure (Ndlr : les candidatures plurielles) que Bennoo s’était obstinément refusé à envisager est en train de s’imposer.
M. Camara est revenu sur les problèmes politiques que rencontre la mouvance présidentielle, face à ses quatre anciens pensionnaires, candidats déclarés pour la Présidentielle. Sur ce point, il estime que Wade est l’arbre qui cache la forêt du désastre électoral de son parti. Comment analysez-vous les tergiversations de Bennoo Siggil Senegaal à trouver son candidat de l’unité ?
A Bennoo, on s’est heurté à la candidature unique, on a un peu transposé le problème de la politique à la sémantique. On a plus parlé de candidat unique, de candidat de l’unité ou de candidat de vaste rassemblement (…) Macky Sall avait manifesté sa volonté d’aller à l’élection présidentielle en dehors de toute procédure d’investiture, en dehors de son propre parti. Donc Bennoo se trouvait d’entrée de jeu devant la disqualification de la dénomination de candidat de l’unité dès l’instant qu’il y a un candidat qui allait se présenter quel que soit le choix de Bennoo. Deuxièmement, les partis constitutifs de Bennoo se sont retrouvés quelque peu rattrapés par leur histoire. Parce que, ce qui était Icr (Initiative citoyenne pour la République) s’est encore retrouvée dans Bennoo alternative 2012 ; ce qui était le Front Siggil Senegaal s’est retrouvé dans Bennoo originel : l’Afp, le Ps, la Ld et le Pit. Alors, on se rend compte qu’il y a eu des retrouvailles entre deux mouvances de l’opposition : Icr d’une part avec le Mouvement Tekki, le Rnd tendance Dialo Diop… Macky Sall était d’ailleurs dans cette mouvance qui a connu ses premiers problèmes avec le départ de Talla Sylla du Jëf-Jël. Et d’autre part, il y a le Front Siggil Senegaal. Cela montrait que les lignes d’adhésion qui ont fait cette rencontre Icr et le Front Siggil Senegaal, sont devenues des lignes de fracture. Chacun est retourné à son poste de départ. Donc, il va être difficile, même si le Ps semble crédibiliser les procédures de désignation du candidat de l’unité par Bennoo en soumettant la candidature à la Présidentielle, son candidat socialiste à l’approbation finale de Bennoo. Autrement dit, quelle que soit la personnalité, le Comité central du Ps qui s’est réuni récemment va désigner cette personnalité qui ne sera que candidat à la candidature de Bennoo. Etant entendu aussi qu’au sein de Bennoo, probablement il va y avoir des candidats à la candidature de l’unité. A moins que tout cela ne soit une vaste manœuvre et qu’au niveau de Bennoo, on n’ait déjà opté pour le candidat socialiste et que tout ce qui se passe n’est qu’une sorte de théâtralisation d’une acceptation finale de ce candidat socialiste. Ce sont des difficultés entre politiciens qui se sont très longtemps fréquentés dans des fronts totalement différents dans l’opposition ou dans le gouvernement. Mais le drame de Bennoo, quelles que soient les variantes, c’est qu’il ne s’est pas dégagé dans l’opposition une personnalité suffisamment charismatique dont l’autorité s’impose presque naturellement. Deux noms circulent, à savoir Moustapha Niass et Tanor Dieng … S’il s’agit de Moustapha Niasse et de Ousmane Tanor Dieng, ils sont arrivés à cette notoriété non pas du fait de leur charisme individuel, mais du fait… (il ne termine pas la phrase). Ils sont restés si longtemps qu’on ne peut pas les contourner. Leurs deux partis constituent l’ossature de Bennoo avec cette capacité de mobilisation électorale. Est-ce que ce sont ces individus qui sont investis pour leur charisme ou bien est-ce parce qu’ils sont le pôle de leurs partis respectifs qui leur donnent ce statut de favori pour l’investiture de Bennoo ? Est-ce que ces deux partis ne sont pas le pendant du Pds dans la Coalition Sopi ? Comme le Pds, l’Afp et le Ps ne tirent-ils pas les autres partis au sein de Bennoo ? Au niveau du Pds, c’est évident, parce qu’à dire les choses franchement, en dehors du Pds, il n’y a pas d’autres partis significatifs. Peut-être qu’en forçant, on peut avoir un ou deux partis qui peuvent avoir un député aux Législatives, et c’est tout. Mais ici, il y a quand même ces deux partis qui, à la fois, sont du même pôle socialiste, au sein du Bennoo Siggil Senegaal. Aujourd’hui, Bennoo est plus ou moins partagé entre Parti socialiste version originale, le Ps de Tanor Dieng et l’Alliance des forces de progrès (Afp) qui est, quoi que l’on dise, la résultante d’une scission au sein du Parti socialiste, même si avec le temps l’Afp est devenu autre chose. Grosso modo, ces deux pôles socialistes sont de part et d’autre Bennoo Siggil Senegaal mais à l’intérieur, il y a des partis dont les leaders peuvent avoir une certaine renommée ; mais ils ne sont pas portés par des formations politiques puissantes qui n’ont en vérité aucun pouvoir de négociations face à ceux qui détiennent la véritable force électorale de Bennoo, c’est-à-dire le Ps et l’Afp. Entre Ousmane Tanor Dieng du Ps et Moustapha Niass de l’Afp, qui est le mieux placé pour être le candidat de l’unité de Bennoo ? Difficile à dire parce que le problème, c’est que normalement si l’on tient compte des statistiques, le Parti socialiste aurait dû être le champion naturel de Bennoo Siggil Senegaal. Tout de suite après les élections locales de 2009, il s’est mis à compter le nombre d’élus dont il dispose dans l’ensemble du territoire national pour en arriver à la conclusion qu’il est le premier parti de l’opposition. Ils l’ont fait connaître aux autres sans beaucoup de tapage, mais le but était de savoir véritablement qui est qui à l’intérieur de la coalition. Cela étant dit, normalement, le Parti socialiste aurait dû être investi naturellement du fait de sa représentativité supérieure, contre celle des autres. Et de ce fait, c’est autour du Ps qu’aurait dû s’agréger, se renforcer une opposition. Mais ça, c’est le sens de la statistique. Maintenant le sens de l’histoire veut que certains se méfient d’un parti qui a été au pouvoir pendant 40 ans et dont le retour serait vu un peu plus comme une reconquête véritable par un processus de recomposition de l’opposition, par une identité différente de celle du Ps d’avant la défaite de 2000. Mais il est sûr que le Parti socialiste est obligé, après avoir connu son poids électoral, de mettre de côté cet argument et de se poser comme un parti égal au parti le plus petit de Bennoo Siggil Senegaal. Comment expliquez-vous cette dissidence au sein de Bennoo, marquée par la candidature déclarée de Cheikh Bamba Dièye ? Il y a un certain nombre de personnalités politiques qui ont une feuille de route. Elles savent qu’elles vont se présenter à l’élection présidentielle. Tant mieux si elles sont investies par Bennoo ; tant pis si elles ne le sont pas. Dans tous les cas de figure, elles seront au rendez-vous électoral du 26 février prochain ; c’est cela qui est important. Donc, Bennoo a traversé deux phases. Une première phase de reconstruction de l’opposition grâce à l’apport à la fois sociologique, intellectuel et éthique des Assises nationales qui ont fourni de l’argumentaire béton à Bennoo. Cette phase de reconstruction, une fois passée, vient la phase électorale qui est la conquête du pouvoir. Et Bennoo se rend compte qu’il n’est pas une entité organique, fusionnelle, mais c’est une plateforme où se trouvent des partis indépendants les uns les autres. Et cette indépendance fait de chaque leader de chaque parti un candidat potentiel. Au fond, Bennoo n’a pas réussi en son sein la fusion qui aurait permis d’en faire un mouvement unitaire avec la possibilité de désigner un leader unique. Mais tous, dans leur agenda, avaient prévu de se présenter, soit parce qu’ils ont la chance de gagner, soit alors ils sont dans une démarche de mieux de se faire connaître des électeurs sénégalais. Quelque part, est-ce que Cheikh Bamba Dièye n’est pas piégé par les résultats obtenus sous la bannière de Bennoo lors des élections locales dernières, pour prendre la mairie de Saint-Louis ? C’est un garçon lucide. Sans Bennoo, il n’aurait jamais été maire de Saint-Louis. Même si l’on a contesté les résultats de la Présidentielle, en 2007, ses résultats n’étaient guère encourageants. Maintenant il est dans une position où il est en permanence pour entretenir une relation d’autorité avec une entité au moins municipale. Et Saint-Louis est une bonne tribune pour se faire entendre de l’ensemble du Sénégal. Peut-être qu’à partir de cela, ses ambitions de 2007 se sont renouvelées et qu’il a envie d’être candidat. Le problème est que, dès le départ, Bennoo aurait dû envisager cette possibilité, la théoriser et essayer de dégager des cas de figure. Autrement dit, de la même manière que Bennoo était arrivé à ce fameux candidat unique qu’on a décrit par la suite candidat de l’unité, de vaste rassemblement, il aurait été lucide d’envisager qu’au lieu du candidat unique, on se retrouve avec des candidats pluriels. Donc, théoriser avec la même constance et la même rigueur, la possibilité que Bennoo échoue à trouver un candidat unique et se résoudre à des candidatures plurielles. Donc essayer de rationaliser ces candidatures plurielles au lieu de se lancer dans des choses sémantiques de candidature de l’unité ou de rassemblement. Et que les différents pôles qui sont orientés vers la même direction se regroupent, sauf s’il y a le poids de l’histoire, parce que Bennoo est rattrapé par l’histoire. Et le poids de l’histoire, ce n’est pas seulement l’Initiative citoyenne et le Front Siggil Senegaal ; ce sont aussi les scissions qui ont fait éclater le Parti socialiste en 1998-1999 avec la création de l’Afp. Il fallait depuis longtemps envisager et peut-être même donner la priorité au pluralisme des candidatures, les rationnaliser et en faire une distribution équitable entre les différentes forces politiques dans Bennoo Siggil Senegaal. Est-ce que la candidature de l’unité ne tend pas vers la candidature ou les candidatures de désunion ? Non. Et c’est maintenant que Bennoo peut faire preuve d’un sens politique, puisque cela peut paraître trop acrobatique. Il me semble que tout n’est pas perdu pour Bennoo, c’est-à-dire que le cas de figure que Bennoo s’était obstinément refusé à envisager est en train de s’imposer. Est-ce qu’il faut s’opposer à cela par des discours ou intégrer cette nouvelle donne en essayant dès maintenant d’avoir des négociations ? Le problème est que si ces gens sont assez forts ou forts comme ils le pensent, il y aura nécessairement un deuxième tour et c’est ce second tour qu’il faudrait organiser. Les discussions ne doivent plus porter sur des histoires de candidature unique ; on sait que ce n’est plus possible car cela risque d’exclure d’autres candidats et de barrer la voie à de négociations avec des gens comme Macky Sall, Cheikh Bamba Dièye et d’autres, peut-être Talla Sylla. Il faut ouvrir des négociations dont le principe soit assez vaste pour englober tous ces gens qui sont partis pour se présenter seul à l’élection de 2012. Les négociations porteraient sur les reports de voix. Il ne faut pas penser que Abdoulaye Wade et le Pds vont laisser tranquilles tous ces candidats issus de Bennoo et qu’ils ne vont pas essayer de négocier avec eux. Maintenant, il faut essayer de créer un cadre et y installer tous ceux qui auront participé à cette élection présidentielle. Aminata Tall, Macky Sall, Idrissa Seck et Cheikh Tidiane Gadio se sont déclarés candidats pour la prochaine Présidentielle. Comment vous analysez cette pléthore de candidatures issues de la mouvance présidentielle ? On n’a jamais vu dans l’histoire politique du Sénégal, un pouvoir politique se décomposer dans des proportions aussi vastes et à une vitesse aussi grande que ce qui est en train de se passer au Parti démocratique sénégalais (Pds). Et c’est une prouesse de communication que de pouvoir quasiment exclure de l’analyse et du discours politiques, ce fait qui est immense. Voilà un Président qui va aux élections avec en face de lui, comme principaux adversaires, deux de ses anciens Premiers ministres, son ancien ministre des Affaires étrangères, un ancien Secrétaire général du gouvernement qui a été plusieurs fois ministres, présidente des regroupements des femmes de son parti. Pour le Ps, il a fallu les dissidences de Djibo Kâ et de Moustapha Niasse entre 1997 et 1998 pour se retrouver dans une situation où son candidat Abdou Diouf était incapable d’atteindre les 51%. Cette fois-ci, il y a non seulement des dissidences internes avec la pluralité de candidats émanant du Pds, mais il y a aussi un phénomène d’effritement moins visible. Quand l’ancien président de la Cellule initiatives et stratégique (Cis) qui regroupe les intellectuels du Pds est allé rejoindre un des adversaires de Wade, (Idrissa Seck), un ancien ministre également Lamine Bâ semble en train d’hésiter à rester ou à partir, c’est-à-dire qu’au-delà des grands pans qui sont partis comme Macky Sall, Idrissa Seck, Cheikh Tidiane Gadio et Aminata Tall, il y a aussi ce phénomène d’effritement qui est trop fin, mais qui n’en est pas moins dangereux pour l’équilibre du Pds. Ça c’est ce qui est visible ; mais pensez au nombre de gens que vous rencontrez et qui vous disent : «J’avais voté Wade en 2000 et en 2007 ; je ne le ferai plus. Je vais voter contre lui», vous vous rendez compte qu’aucun pouvoir n’est allé à l’élection présidentielle avec une situation électorale aussi catastrophique que le Pds. Donc, autant il y a division et fragmentation au sein de l’opposition, autant aussi il y a ce cas au Pds, même s’il apparaît un bloc solide derrière Wade. Parce que Wade est l’arbre qui cache la forêt du désastre électoral du Pds. Il parle, il attire l’attention et cela fait qu’on ne peut pas creuser derrière pour voir si le colosse a des pieds aussi solides que la parole. Cet effritement dont vous venez de parler est profitable à qui ? A Wade ou à ses anciens ministres déclarés candidats ? Ce n’est pas profitable à Wade de toute façon de voir toutes ces forces politiques s’en aller. Et quand les gens vont, ce n’est pas seulement une opération arithmétique, une soustraction ; ce sont des dynamiques.
Quelqu’un comme Gadio qui n’avait pas de parti, lorsqu’il quitte le giron du pouvoir présidentiel pour créer son parti, il y a eu une dynamique d’adhésion qui n’avait pas sa raison d’être avant qu’il ne décline son projet. Mais une fois que Gadio est dehors, les gens qui ne faisaient pas de la politique se disent : «Tiens, je pense que c’est quelqu’un à qui on peut donner un coup de main.» Idem pour Aminata Tall. Ce n’est pas non plus l’ancienne personnalité libérale qui s’en va, c’est quelqu’un que des parents qui ne faisaient pas de la politique vont suivre, que des admirateurs et toutes sortes de personnages et profils, vont venir prêter main forte. C’est une dynamique qui s’enclenche et très souvent les résultats sont supérieurs à ceux d’une simple addition ou d’une simple soustraction.
Lundi 10 Octobre 2011 - 14:43
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